Notre lettre 1427 publiée le 15 octobre 2026
VETUS OU NOVUS
BONNET BLANC ET BLANC BONNET ?
UNE CHRONIQUE
DE PHILIPPE DE LABRIOLLE
La lettre de PL n°1423 du 5 octobre 2026 offre à notre ami Christian Marquant l’occasion de creuser de façon toujours plus approfondi le sillon de la méprise, qui s’avère être, au fil de la réflexion, celui de la discorde. Les propos prélevés dans une interview donné par le Saint-Père en 2025, et rapportés dans la lettre de PL mentionnée ci-dessus, résument la pensée du Pape, et simultanément l’aporie qui l’affaiblit.
Le successeur de Pierre, après avoir imputé aux « abus » ayant accompagné l’adoption imposée d’un « nouvel ordo » intrinsèquement malléable le déficit de piété subséquent, renvoie, somme toute, dos à dos, les abuseurs de la déconstruction, et les abuseurs du retour au « statu quo ante bellum ». Annuler, à cause des abus, la Messe de Vatican II, c’est un prétexte pour annuler Vatican II. Là est le casus belli redouté par Rome, qui, aux abois, tente sans relâche de ravauder la tunique du Christ. Écoutons le Pape : « Eh bien, si nous célébrons la liturgie Vatican II de manière appropriée, trouvez vous vraiment une grande différence entre cette expérience et celle là ? ».
S’il s’avère que « l’expérience » vetus ordo n’est pas significativement différente de « l’expérience » novus ordo, telle que préconisée, et pratiquée sans doute, par Léon XIV, on comprend mal la raison pour laquelle celle ci et non celle là a qualité pour porter seule l’expression légale du rite romain, selon les termes de « Traditionis custodes », motu proprio de triste mémoire. Il convient alors de questionner l’hostilité romaine aussi tenace à une expérience pourtant si semblable, et simultanément dépréciée.
Les appels à la tolérance du Cardinal Parolin au printemps 2026 avaient un avant-goût de décrispation, suggérée à un épiscopat français se disposant à soustraire les soutanes de cérémonie à la naphtaline, mais pas nécessairement à raviver sa paternité, remisée de longue date. On pouvait y voir l’anticipation de dispositions léonines accommodantes, dévoilables au cours de son voyage dans l’Hexagone. Au décours d’une exhibition généreusement achalandée, force est de reconnaître que rien n’a changé. Le Pape ne veut voir qu’une seule tête, derrière lui et Vatican II en bandoulière.
Ceux qui ont connu l’abbé Jean François Guérin avant qu’il ne fonde la Communauté Saint Martin en exil, pouvaient sans peine assister au novus ordo en latin et dos au peuple qu’il célébrait à l’ancienne devant un parterre d’éphèbes et de demoiselles trop heureux que la célébration, simultanément faste et conciliaire, rendît indolore le nouveau rit imposé. Mais qui, à part l’abbé Guérin...? célébrait la messe avec un tel soin que « l’expérience » d’un nouvel ordo si étrangement semblable au vetus ordo ? Ce qui lui valut une convocation par le Cardinal Marty, l’espion de l’évêché de Paris s’y étant mépris.
La Messe de Paul VI peut être célébrée pieusement. Mais elle n’a pas été conçue pour ça. C’est une messe plastique, à la carte, adaptable à son public. Elle a été voulue, et inventée ainsi. Ce que le Pape régnant désigne sous le terme d’abus trouverait du sens si une normativité formant un cadre d’une dignité suffisante avait été conçu et réclamé par Rome ; et à son invitation, par un épiscopat qui, en France, s’est signalé par son inertie dans les devoirs de sa charge. Le novus ordo n’a pas été altéré par des abus. Il a incité aux abus les plus divers, étant lui-même un abus liturgique, amplifié ici, hyperbolique parfois, neutralisé au cas par cas par un clergé pieux et averti. Les folies des années 70 ont fini par être jugulées, au moins sur le plan statistique, au profit d’un modèle généralisé, ayant tourné le dos à la créativité blasphématoire, mais confit en médiocrité navrante. Les fidèles ont disparu au fil de ces années de plomb.
Les fidèles du vetus ordo, et Mgr Eychenne le leur reproche, ont bien compris que la célébration du rit qui a construit l’Église, est plus riche en grâces diffuses que le rit nouveau, lequel, empêtré dans ses contradictions, l’appauvrit méthodiquement. Là oû le Saint Sacrifice est honoré d’honneur, et aimé d’amour, l’Église vit et se déploie. Là oû la communauté se glorifie elle-même, elle se dissout. Plus Léon XIV rapproche les deux « expériences », vetus et novus façon sœurs siamoises, plus il tend à estomper ce qui caractérise la nouveauté du nouveau rit, moins il en justifie l’existence. Plus la volonté conciliaire de concevoir la messe qui lui ressemble se révèle abusive, et son résultat, un échec désormais échu. S’il s’avère que le novus ordo célébré tel que Léon XIV souhaite qu’il le soit, n’est en définitive que la pâle copie du rite millénaire qui a produit et nourri les saints de l’Église, la montagne conciliaire a accouché d’une souris.
C’est le texte conciliaire, celui de « Sacrosanctum Concilium » qui fait foi de la volonté d’un lobby, soutenu de facto par Paul VI, de dynamiter, après la Contre-Réforme, la liturgie vénérable ; celle à laquelle l’Église doit sa prospérité spirituelle, et la Chrétienté sa cohérence dans l’éducation des âmes et des peuples. La Constitution sur la liturgie , votée en 1963, dénonce à sa façon la liturgie discrètement remaniée par Jean XXIII l’année précédente, et célébrée chaque matin par chaque père conciliaire. Dès le premier paragraphe du texte conciliaire, le ton est donné : « Puisque le saint Concile se propose de faire progresser la vie chrétienne de jour en jour chez les fidèles, de mieux adapter aux nécessités de notre époque celles des institutions qui sont sujettes à des changements ; de favoriser tout ce qui peut contribuer à l’union de tous ceux qui croient au Christ, et de fortifier tout ce qui concourt à appeler tous les hommes au sein de l’Église, il estime qu’il lui revient à un titre particulier de veiller aussi à la restauration et au progrès de la liturgie. En effet, la liturgie, par laquelle, surtout dans le divin sacrifice de l’Eucharistie, « s’exerce l’œuvre de notre rédemption » contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Église. »
En une quinzaine de ligne, ce texte conciliaire énonce la charte de la révolution liturgique, et sa densité n’est pas sans analogie, fût-ce à rebours, avec le Prologue de Saint Jean, qui synthétise l’œuvre rédemptrice du Christ. En vertu des motifs exposés fort à propos, Vatican II se perçoit comme mandaté pour assurer « restauration » et « progrès » dans la liturgie, donnant à penser qu’en l’état de celle-ci le « Mystère du Christ » et la « nature authentique de la véritable Église » sont opaques, même aux hommes de bonne volonté.
« Dieu, qui « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1Tm. 2,4), a envoyé son Fils, « et le Verbe fut chair. Si tous les hommes ne s’intègrent à l’Église par le baptême, c’est qu’ils en sont détournés, quelle que soit la cause de cet effet déplorable. L’œuvre rédemptrice étant exercée par la liturgie, l’effet déplorable est opposable à la liturgie de l’Église. Une restauration suppose une dégradation. Un progrès sert à rattraper une inertie, ou un retard. Telle est la feuille de route.
On comprend mieux les tensions du présent si on prend la mesure de la violence faite à l’Église par Vatican II, par une sentence qui en déprécie le zèle dans la Mission, laissant en dehors de l’Église une humanité « magnifique », et faisant échouer le Projet Divin. De l’eau a coulé sous les ponts, et le projet « restauration/progression », qui a vidé les paroisses, s’est avéré contre-productif quant à l’ensemble des objectifs déclarés dans la Constitution sur la liturgie. Loin d’en prendre loyalement la mesure, et d’œuvrer à la cicatrisation des plaies, afin d’entamer un retour à la Tradition, la Nef, éventrée par la manœuvre liée au contresens collectif qui l’a égarée, a préféré la fuite en avant. En canonisant les papes fourvoyés, la hiérarchie actuelle s’opiniâtre et dévoile son cœur. La curée postconciliaire était, et demeure, intentionnelle et assumée. L’objectif était de quitter la verticalité du Salut pour l’horizontalité de la fraternité prétendue universelle, excluant, évidemment les dénonciateur de cette arnaque, la plus délétère du 20e siècle, et plus que jamais actuelle. Impossible de mettre le vetus ordo, et ses fidèles traditionnels, au service d’une Paix que le monde conçoit comme un Yalta des religions éparses. Seul le Christ est la Voie, la Vérité, la Vie. Il est bon de se le rappeler, n’est ce pas ?
Philippe de Labriolle
Psychiatre Honoraire des Hôpitaux



