Notre lettre 1322 publiée le 7 janvier 2026
DE L’URGENCE DE QUESTIONNER
LA RÉFORME LITURGIQUE
POUR RETROUVER LA PAIX
ET LA NORMALITÉ
Depuis ses origines, par ses lettres (celle-ci est dejà la n°1322 ! ), les sondages qu’elle a commandés, son travail de réflexion et ses sorties volontairement urticantes à l’occasion, Paix Liturgique n’a eu de cesse de mettre le thème de la liturgie sur la table. On peut ainsi nous reconnaître une constance louable et une opiniâtreté significative ! Mais surtout, précisons-le, l’observateur négligeant aurait tort de voir dans nos actions un entêtement bêta, mû par une aspiration nostalgique sur l’air du « c’était mieux avant ».
Trop d’évêques, spécialement en France, voient dans la détermination des fidèles à réclamer des célébrations dignes, soignées et pleinement orthodoxes une attaque ad hominem. Dit autrement, nombre d’entre eux, avant même de chercher à comprendre les desiderata de l’univers traditionnel, se piquent et se vexent de devoir entendre de telles brebis. De leçons, ils n’en ont pas à recevoir de ce monde-là. Les évêques ont, force est de le constater, la synodalité et l’horizontalité à géométrie variable selon qui leurs parlent. Aussi, aux demandes persévérantes de pouvoir bénéficier des sacrements dans le rite traditionnel, les fidèles se voient suspectés de fomenter une Eglise parallèle (l’expression a fait florès dans la bouche des évêques français les mois qui ont précédé la publication de Traditionis Custodes) et la réponse qui leur est faite, relève de la formule anglo-saxonne : « Pray, Obey and Pay »…
L’échec de la “méthode François”
Cette cruelle absence de dialogue a pour point d’origine, un postulat de départ tout à fait mortifère : « Il n’est point permis de remettre en question la réforme liturgique ». Mortifère d’une part parce qu’absolument déconnectée du réel – lorsqu’une réforme peine à produire les effets escomptés, est-il absolument inconvenant d’interroger ses contours ? – et d’autre part absolument orgueilleux – quand l’idéologie domine, elle se matérialise dans le mépris du bien des âmes. Rappelons, à ce sujet, que dans ses attendus, le motu proprio Traditionis Custodes demande à ce que ne soit faite aucune publicité pour les messes traditionnelles dans les diocèses où elles seraient encore célébrées. Ainsi, est-il demandé de ne pas faire mention du bien qui se réalise objectivement dans la célébration valide, licite et donc profitable d’une messe traditionnelle. Il est certain qu’avec de tels principes, et en ne parlant qu’avec les personnes avec qui l’on se trouve en accord, la communion tant sollicitée, ne saurait avoir de beaux jours devant elle…
Fort heureusement, le nouveau pontificat ouvert par Léon XIV rebat quelque peu les cartes et semble offrir de nouvelles perspectives. Le dialogue peut-il se réengager ? Pour le moment, il est encore trop tôt pour le dire, mais il faut l’avouer, avec le sourire du baptisé « joyeux dans l’espérance », le fait que l’une des trois thématiques retenues pour le prochain consistoire, qui réunira les cardinaux à Rome les 7 et 8 janvier prochains, porte sur la question de la sainte liturgie sacrée est déjà, en soi, un divine progrés.
Paix liturgique ne demande qu’à sortir la liturgie de la polarisation. Or, sortir par le haut de cette polarisation ne peut se réaliser en affirmant péremptoirement à propos de la réforme liturgique : « Circulez, il n’y a rien à voir ! ». On l’a vu, cette “méthode François” a plus que montré ses limites. D’autant qu’il ne fait désormais plus mystère à personne que la remise en cause de Summorum Pontificum s’est appuyée sur une interprétation escamotée et fallacieuse de l’enquête diligentée auprès des évêques en 2020.
« Le résultat de la réforme liturgique n’a pas été une réanimation mais une dévastation » Cardinal Ratzinger
Le dialogue liturgique, pour porter du fruit, doit pouvoir être mené, avec parrhèsia, sans renoncer à faire l’économie des sujets qui fâchent et qui portent sur le fond et l’essence même de la réforme entreprise après le concile Vatican II. Dans son livre L’esprit de la liturgie, publié en 2001, le cardinal Ratzinger notait que « Les liturgistes allemands, dans leur préoccupation à réformer le Missel romain, ont explicitement admis que le Canon, point culminant de la Messe, était en crise. La réforme liturgique a tenté dans un premier temps d’y remédier en inventant constamment de nouvelles prières eucharistiques – avec pour seul résultat de s’enfoncer toujours plus avant dans la banalité. »
Déjà, dans un texte en hommage à Mgr Klaus Gamber, éminent liturge mort en 1989, le cardinal Ratzinger, toujours lui, ne mâchait point ses mots : « Le résultat de la réforme liturgique n’a pas été une réanimation mais une dévastation ». Le futur Benoît XVI regrettait que la réforme liturgique, au lieu de s’appuyer sur l’intime de la liturgie, se soit engagée dans une fabrication de textes, d’actions et de formes. « A la place de la liturgie, fruit d’un développement continu, on a mis une liturgie fabriquée. On est sorti du processus vivant de croissance et de devenir pour rentrer dans la fabrication. On n’a plus voulu continuer le devenir et la maturation organiques du vivant, à travers les siècles, et on les a remplacés – à la manière de la production technique – par une fabrication, produit banal de l’instant. »
C’est justement ce principe de base qui fait tâche. Près de soixante après la réforme liturgique, cette volonté d’alors d’être dans l’instant, ce souci d’être “dans le coup” et de se mettre “à la page” a suscité une liturgie qui apparaît aujourd’hui terriblement dépassée…
Dans ce contexte, l’instinct de survie surnaturelle qui a poussé et qui pousse encore de nombreux fidèles dans les bras de la liturgie traditionnelle n’est pas tant le problème de l’univers tridentin que celui d’une réforme liturgique à proprement parler à bout de souffle. Ce souffle, voilà qu’il lui fait en effet cruellement défaut sur le temps long, tandis que la liturgie tridentine semble répondre avec davantage de facilité et de pertinence aux besoins d’enracinement, de verticalité, de transcendance qui jaillissent dans les cœurs des hommes d’hier et d’aujourd’hui. Les contemporains de ce monde postmoderne, en pleine crise existentielle, réalisent – de façon confuse souvent, mais le réalisent – que la liturgie, cette fameuse manière de s’adresser à Dieu, a plus que jamais besoin d’un nouvel élan pour retrouver toutes ses potentialités protectrices. Puisque le problème est à la source, la liturgie traditionnelle est appelée à retrouver son rôle de maître étalon. Puissent les cardinaux trouver le courage de le dire pour le bien des petits de l’Eglise.




