Notre lettre 1378 publiée le 1 juin 2026
1988-2026
38 ANS APRÈS
LA REMARQUABLE ACTUALITÉDE LA SECONDE LETTRE DE JACQUES OSWALD
À SON AMI PERPLEXE...
D'UNE O.P.A. MANQUÉE
À UN "SCHISME"DOUTEUX
Lettre de Jacques Oswald du 15 juillet 1988
D'une 0.P.A. manquée à un "schisme" douteux…
Un rebelle têtu et opiniâtre... Un évêque qui était dans la désobéissance et qui refuse l'offre généreuse du St Père ; le Vatican n'est-il pas allé jusqu'au bout des concessions possibles ? Un prélat qui, sans doute, avait quelques raisons de dénoncer les excès de l'après Concile, mais qui refuse de reconnaître la primauté de Pierre et qui porte ainsi l'entière responsabilité du premier schisme dans l'Eglise depuis cent ans...
Telle est la version officielle de "l'affaire Lefebvre". On la lit partout, avec certes toutes les nuances, qui vont du mépris haineux des progressistes au sincère accent de désolation des catholiques proches de la Tradition, en, passant par la mielleuse férocité des évêques français. Constat évident. Trop évident. Je me méfie des évidences lorsqu'elles font la "une" des journaux et les délices des médias. Soulevons donc le couvercle de la marmite : le contenu n'est pas conforme à l'étiquette ; la "vérité officielle" diffère singulièrement de la réalité.
1987. L'évêque suspens, comme on disait à l'époque, annonce qu'il envisage d'ordonner des évêques, avec ou sans l'accord de Rome. Grand émoi, surtout - et on le comprend- chez les traditionalistes. Le clan progressiste réfléchit A Rome, l'expansion continue des œuvres de Mgr Lefebvre commence à faire peur : les progressistes sont passés du stade de l'agacement à celui de l'inquiétude. Que faire ?
Il n'y a guère que deux façons de neutraliser un mouvement gênant : y pénétrer pour le saper de l'intérieur ou l'exclure officiellement de l'Eglise. Mais dans l'un et l'autre cas, il y faut une négociation préalable : impossible d'entrer dans la maison d'en face sans s'être fait ouvrir la porte ; impossible d'expulser un gêneur sans l’avoir invité à s'asseoir dans la grande demeure. Il est donc certain que la conclusion d'un accord était souhaitée par tout le monde. Par les fidèles de la Tradition qui, sans qu'aucun échec ait pu les décourager jusqu'ici, veulent croire à la bonne volonté romaine. Par les progressistes, pour une raison diamétralement opposée. Car aux yeux de la hiérarchie vaticane, (sans qu'on puisse y démêler la part personnelle du St Père ou celle du cardinal Ratzinger), la négociation d'un accord avec Mgr Lefebvre n'avait qu'un inconvénient mineur : celui de mécontenter, provisoirement, l'aile la plus progressiste de l'Eglise, et notamment les évêques français, plus généralement tous ceux qui n'auraient pas compris les avantages de l'ouverture. Et encore... ne fallait-il pas quelques protestataires pour accréditer l'opération vis à vis de l'opinion publique ?
Le calcul était fort simple : ou Mgr Lefebvre acceptait les conditions de Rome et le Vatican prenait, en douceur, le de ses œuvres, pour en atténuer la rigueur offensive, dans l'esprit des modérés, mais pour en réaliser, à terme, la liquidation, pensaient les progressistes ; ou, flairant un piège, Mgr Lefebvre rompait les négociations et son exclusion de l'Eglise se justifiait d'elle-même puisqu'il mettait tous les torts de son côté. Le calcul était bon, car c'est exactement ce qui s'est passé.
Cette interprétation de l'affaire correspond implicitement aux déclarations de Mgr Lefebvre ; elle ne doit pas surprendre quand on sait ce qu'est devenue Rome. On pourrait réclamer des preuves formelles que je serais, pour ma part, bien incapable de fournir ; à défaut de telles preuves, il existe toutefois des indices dont la valeur probante est forte. J'en avance trois qui me paraissent d'importance.
Le premier indice est le secret absolu dont le Vatican a entouré le rapport du cardinal Gagnon. Ses conclusions n'ont jamais été communiquées à Mgr Lefebvre et à ses collaborateurs, donc a fortiori au public. On peut présumer que ce rapport était assez favorable pour engager Rome à faire, non seulement des concessions, mais une place véritable aux séminaires de la Fraternité St Pie X. En le communiquant à Mgr Lefebvre, les négociateurs romains couraient le danger de ne pouvoir repousser certaines demandes de ce dernier sans que la discordance entre l'avis de la mission Gagnon et les décisions du Vatican ne soient patentes. En outre, le rapport pouvait peut-être être interprété comme une critique implicite de la situation actuelle de l'Eglise... Quelle autre raison peut-on donner à un tel fait ?
Le deuxième indice est le refus opposé à la Mgr Lefebvre de sacrer plusieurs évêques le 30 juin (1). Car de deux choses l'une ou les séminaires de la Fraternité St Pie X sont une bonne chose pour la propagation de la foi, et on ne voit pas pourquoi le St Siège freinerait leur développement, ou ils sont jugés peu compatibles avec l'évolution de l'Eglise postconciliaire, qu'il ne faut pas entraver. La conclusion se tire d'elle-même.
Le troisième indice est la fin de non-recevoir opposée à Mgr Lefebvre au sujet de la composition de la fameuse Commission chargée de régler les modalités pratiques de l'accord. En effet, la plupart des journaux n'ont pas rapporté le litige avec exactitude : sur sept membres (y compris le président, Mgr Ratzinger), seuls deux devaient représenter la Fraternité. Mgr Lefebvre réclamait la majorité, ou au minimum la parité. Que le St Père n'ait pas accepté de revenir sur ce point paraît très significatif.
Il est fort possible que tous ces refus aient pour origine le souci de ménager les progressistes, mais dans ce cas on doit constater qu'ils l'ont emporté. De toute façon le malentendu était complet : Mgr Lefebvre demandait non seulement la reconnaissance officielle de son œuvre, mais aussi les moyens de la développer davantage, pour reconstituer, dans tous les continents, un clergé pourvu d'une formation traditionnelle, c'est à dire strictement orthodoxe. Le Vatican souhaitait au contraire incorporer la Fraternité à l'Eglise "conciliaire" et procéder par étapes mesurées au "recyclage" des attardés de la Tradition. Le désaccord était trop fondamental pour qu'un compromis fût possible ; Mgr Lefebvre s'en est vite aperçu et son honnêteté lui interdisait de jouer la comédie en signant une convention fondée sur un malentendu. Il est très probable que le clan progressiste aurait préféré la signature de l'accord ; comme cette solution a échoué, il ne restait plus que la seconde : excommunier l'évêque récalcitrant et exploiter au plus vite l'impression favorable créée dans l'opinion publique par la bonne volonté du St Siège. La chose n'a pas traîné...
Pourtant, en précipitant la condamnation de l'évêque rebelle, les progressistes ont, à mon avis, commis deux erreurs.
Une erreur psychologique tout d'abord, vis à vis du petit peuple chez qui les connaissances théologiques sont remplacées par un solide bon sens. J'ai été surpris du nombre très considérable de réactions très favorables à Mgr Lefebvre chez M. Tout-le-monde, après le 30 juin. Il faut, au Vatican, des années pour condamner - ou ne pas condamner - des clercs marxistes, des théologiens de la Libération, des évêques scandaleux, alors que l'excommunication de Mgr Lefebvre a été automatique et instantanée. Qu'un schisme (si schisme il y a ) soit d'un autre ordre qu'un manquement à la discipline ou à l'orthodoxie doctrinale, cela échappe complètement à l'homme de la rue. Il soit parfaitement dans quelle situation anarchique se trouve l'Eglise : pourquoi, dans de telles conditions, certains désordres sont tolérés alors que d'autres déclenchent les foudres romaines ? Deux poids, deux mesures...
La précipitation du St Siège constitue également, du point de vue juridique, une grave erreur. En effet, pour passer outre à l'interdiction qui lui était faite, Mgr Lefebvre a invoqué le droit de nécessité : circonstance qui exempte de toute peine la violation de la loi, "lorsque la persistance, l'ordre ou l'activité de l'Eglise sont menacés ou lésés de façon considérable". Il est bien clair que toute loi (sauf l'obéissance à Dieu) peut cesser d'être applicable dans des circonstances extraordinaires, par exemple le commandement "tu ne tueras pas" dans un cas de légitime défense. Cette règle, conforme au bon sens, est parfaitement étayée par la célèbre citation de St Paul (Gal. 8-10), par la dispute d'Antioche (Gal. 11-21), par l'affaire du pape Libère et même tout simplement par le code de droit canonique. On en arrive ici, à mon sens, à un point capital : ce qu'il convient de juger, ce n'est nullement le rejet du principe de la primauté de Pierre, principe que personne ne conteste, et Mgr Lefebvre moins que quiconque, mais l'existence du fait suivant la persistance et l'activité de l'Eglise (par le renouvellement régulier d'un clergé pleinement orthodoxe) étaient-elles ou n'étaient-elles pas compromises et gravement lésées par le refus de Rome, d'accéder aux demandes de Mgr Lefebvre ? En d'autres termes, ce dernier peut-il invoquer le droit de nécessité, ou cette prétention est-elle irrecevable ?
J'avoue mon impuissance à répondre d'emblée, sans hésitation, à une question aussi difficile. Je m'étonne que tant de personnes, qui font ou qui ne font pas autorité, aient pu se prononcer si vite, avec tant d'assurance (et, de part et d'autre, de façon aussi contradictoire) sur ce problème délicat. J'imagine que beaucoup ont répondu à une question que ne se pose aucun catholique : le principe de la primauté de Pierre. Or on ne peut se placer sur un autre terrain que celui du "droit de nécessité" sans fausser le problème et léser les droits de la défense. Avant de dire : "Vous n'aviez pas le droit de faire cela", il faut pouvoir dire : "Vous n'avez pas le droit de justifier votre acte par le droit de nécessité".
Mais qui peut, en définitive porter un tel jugement, si ce n'est le Saint Siège lui-même ? On entend souvent dire : "De nos jours, le pape ne condamne plus". Il vient de démontrer le contraire ; ce qui est malheureusement vrai, c'est que Rome ne juge plus : nous n'avons eu, en effet, ni procès, ni jugement avant la condamnation, et le "motu proprio" du St Père n'apporte aucun éclaircissement à cet égard, car le droit de nécessité n'y est pas évoqué ; il aurait pourtant fallu expliquer pourquoi Mgr Lefebvre ne pouvait le faire valoir.
On peut s'interroger sur la suite que vont devenir, en particulier, les traditionalistes, dits de la "troisième voie", qui refusent d'approuver Mgr Lefebvre ? Comble d'ironie, dans la meilleure hypothèse, si la liturgie "tridentine" leur est concédée sans restriction et s'ils trouvent une place acceptable dans l'Eglise postconciliaire, ils seront entièrement redevables de ces "faveurs" au vieil évêque présumé schismatique ! Aucun d'entr'eux, je présume, ne repoussera de tels cadeaux, même s'il relève quelque trace de soufre sur l'emballage. Mais ne rêvons pas : il est infiniment plus probable que les hommes de la troisième voie iront de déception en déception. Comment les évêques progressistes pourraient-ils accepter sans s'insurger les importantes concessions qui seraient faites à la Tradition ? Comprenons leur raisonnement :" Donner à ces gens-là, que hier encore, étaient considérés comme des insoumis et donc comme des mauvais catholiques, un statut particulier et des droits qu'on leur refusait, n'est-ce pas compromettre sérieusement l'unité de l'Eglise ?". Nous ne trouverons pas de plus fermes défenseurs de l'unité romaine que ces ardents partisans de l'œcuménisme ! Si les traditionalistes ne sont pas parqués dans une sorte de ghetto, comment faire coexister, dans une même paroisse, des rites d'esprit différent, des catéchismes différents, des œuvres d'action catholique de tendances diamétralement opposées ? Entendrons-nous tout à tour, le même dimanche, une homélie progressiste et un sermon traditionaliste ? La bonne volonté réciproque des partenaires ne suffirait sans doute pas à régler ce problème ; on peut imaginer ce qui se passera en réalité...
Même si l'on estime que Mgr Lefebvre a eu tort de passer outre à l'interdiction romaine, on ne peut que le suivre lorsqu'il affirme que les compromis boiteux et les petites concessions arrachées morceau par morceau au Vatican ne serviront à rien. Le problème ne sera vraiment résolu que lorsque Rome se sera convertie et que le Saint Père confessera vigoureusement un credo antimoderniste, purgé du faux œcuménisme et du poison libéral. Ce jour-là, l'inévitable fronde du monde progressiste sera compensée par la réconciliation du monde de la Tradition avec le siège de Pierre ; la foi et l'Eglise seront sauvées.
Une fois de plus, Pierre tient dans ses mains les clés du royaume des cieux.
Jacques Boislevant
Lettre du 15 juillet 1988




